Ce que lon donne

Il m’arrive encore de faire des présentations cliniques lors de conférences. Quand j’assiste aux séances d’autres conférenciers, je m’installe généralement au fond de la salle. Les vieilles habitudes ont la vie dure. De ce point de vue, je peux observer mes collègues avec leurs ordinateurs portables ouverts. Que regardent-ils exactement? Certains consultent leurs courriels, d’autres lisent les actualités ou font des achats en ligne. Mais la plupart consultent les dossiers de leurs patients. Cela m’a fait réfléchir au travail que nous accomplissons, à ces aspects que nos patients ne voient pas, mais qui sont profondément ancrés et qui ont un impact considérable sur nos vies.

En voyant ces médecins de famille, on pourrait se dire : « Regardez ces médecins, si dévoués aux soins de leurs patients. » C’est vrai, c’est exactement ce que nous faisons chaque jour, plusieurs fois par jour. Mais cet engagement a un prix : la réalité d’un flot continu et ininterrompu de travail et de responsabilités. Même maintenant, alors que ces médecins viennent à des conférences pour en savoir plus sur la meilleure façon de prendre soin de leurs patients, ils doivent mener plusieurs tâches de front et continuer sans relâche à s’occuper de leurs patients. Bien sûr, il existe de nombreux métiers où les demandes et des courriels semblent sans fin. Mais dans ce flot de centaines d’analyses de laboratoire, de rapports d’imagerie et de consultations, certains résultats peuvent changer le cours d’une vie, et ne peuvent pas être ignorés ou mis de côté longtemps.

Quand je vois ces médecins consulter des dossiers de patients en écoutant un conférencier, j’y reconnais aussi l’expression d’une réalité qui dépasse largement les résultats de laboratoire, les rapports d’imagerie, les hospitalisations ou les consultations : la pratique de la médecine, l’engagement envers les soins, nous accompagne partout, quoi que nous fassions.

Peu après avoir obtenu mon diplôme, j’ai eu la chance de travailler dans un service d’urgences aux côtés d’un mentor et professeur. Au milieu d’une journée effrénée, alors que je passais d’un cas à l’autre, je lui ai demandé : « Dis-moi, quand on est aussi débordés, tu ne crains pas d’avoir raté quelque chose? » Il a marqué une pause d’environ 5 secondes, puis a répondu : « Non, pas vraiment. » J’étais surpris et je me suis dit : « Wow, j’espère atteindre ce niveau un jour », comme si la confiance était une destination. À la fin de la journée, alors que nous terminions les dossiers, les demandes de consultation et que nous rassemblions nos affaires, il a ajouté : « Tu sais, je ne suis pas sûr de ne rien avoir oublié. Mais je suis presque certain que personne ne va mourir ce soir. » En franchissant la porte, il a lancé : « Enfin, j’espère bien. » Cette pointe de dérision m’a rassuré : je n’étais pas le seul à m’inquiéter.

Dans mon rôle de défenseur de la médecine de famille, je plaide régulièrement pour de meilleures conditions de travail et une rémunération équitable, des mesures qui ont évidemment un coût pour les contribuables ou pour le système. Je m’appuie le plus souvent sur des données concrètes sur la valeur de la médecine de famille et sur le fardeau administratif qui épuise les médecins. Mais ce qui ne se retrouve pas souvent dans les discussions sur la représentation, c’est le côté humain : l’engagement et les sacrifices que chaque médecin consent, impossibles à résumer en une phrase. Qu’il s’agisse de vérifier les résultats d’analyses d’un patient pendant le match de hockey de son enfant ou de passer une nuit blanche à réfléchir à un changement de traitement qui a conduit un patient à l’hôpital, la pratique de la médecine de famille s’immisce dans tous les aspects de nos journées et de nos vies. Nous avons la chance d’avoir une vocation porteuse de sens, mais nous ne devons jamais perdre de vue ce que cet engagement exige de nous.

NotesSous les projecteurs

La Dre Cassandra Muldoon a obtenu son diplôme de médecine à la Ross University School of Medicine, en Dominique, et a effectué sa résidence dans le Maine. Elle prodigue des soins complets et globaux en médecine de famille à Fergus, en Ontario, où elle est la plus jeune chef de service de la région. Voyageuse dans l’âme et sensible à la dimension globale de la communauté, elle a auparavant travaillé comme conférencière motivationnelle et animatrice en leadership et voyages. Aujourd’hui, elle puise dans l’effort physique en pleine nature pour se recentrer face aux défis de sa pratique. Elle a gravi des sommets aux États-Unis et en Europe, et plus récemment le mont Kilimandjaro en Tanzanie; la Patagonie est son prochain objectif.

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